UN PASSAGE DE MES PORTS D’ATTACHE, par Louis Nucéra :

Dans les années soixante-dix, je fus bouleversé par deux livres d’Albert Caraco : Post-mortem et Ma confession. Ils m’avaient remué, comme La face sombre du Christ de Vassily Rozanov. Comptable de nos décompositions et de nos débâcles, Caraco savait combien l’espèce est à plaindre plus qu’à blâmer. «Leur amour de la vie me rappelle l’érection de l’homme que l’on pend», écrivait-il. Prédisant à la France «un Sedan intellectuel, un Rossbach artistique, un Azincourt philosophique», il poursuivit dans l’ombre, loin des claques et des conjurations, une œuvre prophétique, érudite et naïve, s’interrogeant sur les gestes les plus naturels et les révélant dans leur plus étrange aspect. Il mariant «le ciel avec l’enfer et notre transcendance avec notre animalité». Ce qui m’attacha aussi à Caraco est sa langue ; elle appartient à la grande tradition française du XVIIIe siècle. Sa mère morte, il avait décidé de se suicider quand «Monsieur Père ne s’éveillera pas un beau matin.» Un matin de septembre 1971, son père ne s’éveilla pas. Le lendemain, dans la nuit, Albert Caraco, «de bonne grâce», mettait fin à ses jours. Il avait cinquante-deux ans. Il affirmait s’être privé d’amour physique toute sa vie afin de garder ses forces intactes pour son œuvre littéraire. «Ils ne m’estimeront jamais, car ils devraient se mépriser eux-mêmes», hurlait-il à l’encontre «des autres». Il hurlait du fond de sa solitude, mais il y avait des sanglots dans sa voix.
          «Quand Caraco m’adressait ses livres, il noircissait le recto et le verso de la page de garde. Cette longue dédicace aurait pu me toucher, n’était qu’il m’assimilait aux écrivains maudits. Il se considérait comme tel. Ce n’est pas mon cas. Caraco souhaitait la consécration, l’Académie française, le Nobel, que sais-je. J’estime que le succès est un malentendu plus que l’échec. Je ne l’ai jamais cherché. Je redoute l’assassinat par admiration. Un jour, excédé par une dédicace où il me prêtait des pensées envieuses que je n’ai pas, je lui ai retourné son livre.»
            Voilà, en substance, ce que Cioran me disait les rares fois où nous parlions de Caraco. Je n’en ai jamais tiré grand-chose de plus. Mais un homme comme Jean Gaulmier m’écrivit des lettres émues quand il vit que je m’intéressais à ce damné de la terre. Il me confessa son remords de ne pas avoir assez correspondu avec lui. Il s’interrogeait : «A-t-il cru ses appels sans écho alors qu’au contraire chacun de ses livres me plongeait dans un abîme de réflexion et de tristesse ? Souvent, on a peur d’importuner ; dans certaines circonstances on a tort. On commet aussi des maladresses au nom de la discrétion ; elles sont parfois irréparables.»

Extrait de Mes ports d’attache (Grasset, 1994, pages 176-177). Reproduit avec l’aimable autorisation de Madame Nucéra.