ESSAI DE TRADUCTION FRANCAISE par Philippe Billé D’UN CHOIX DE FRAGMENTS EN ESPAGNOL DU SEMAINIER DE L’AN 1969, d'ALBERT CARACO :

Page 19 (« Rehuso aviarme… ») :
    Je refuse de me résigner au déshonneur de l’esprit français et je me tiens à l’écart du troupeau de ces intellectuels, qui profitent de tout et ne sont bons à rien. Nous jouissons ici d’un statut, certes, mais cela semble faux : ce qui fut privilège est devenu charge, puisque le statut permet de réduire au complet silence ceux qui osent rester isolés. Celui qui ne se mêle d’intrigues ni n’appartient à aucun groupe, n’a pas le droit de vivre ou pour mieux dire n’existe pas, car il est tenu pour méprisable ou suspect. L’on prétend même que seuls l’impotent ou le méchant se retirent au désert, ils le disent et y croient fermement. Je suis un homme assez peu fiable à leurs yeux ou même moins : un fantôme, et nonobstant je serai leur témoin, car je les vois comme ils sont et tels qu’ils ne se perçoivent eux-mêmes, aveuglés, égarés ou endormis. Quelques uns, pardi, ont dû remarquer un je ne sais quoi dans mes écrits, qui ne s’accorde point avec leurs faux-fuyants, ils l’ont flairé puis se sont écartés.

Page 35 (« Espontaneidad ni hay… ») :
    La spontanéité, il ne faut pas compter la trouver en amour, tout en nous est bien arrangé et même très ordonné, l’instinct ne nous guide plus et revenir à l’instinct est impossible, car notre pensée nous poursuit et ne nous laisse point seuls avec notre chair. Tout ce que l’on tient pour bon ne peut qu’être factice et ne vaut guère mieux que ce que l’on tient pour blâmable. Et qu’y faire ? Suivre le nord de la mode et prendre quelques libertés. Nous sommes humains car nous raisonnons, certes, et aussi parce que nous avons quelques préjugés, devant lesquels la raison vacille. Otez les préjugés et nous retombons dans l’animalité en raisonnant toujours, sans recouvrer l’innocence.

Page 36 (« No caímos en la cuenta… ») :
    Nous ne nous rendons pas compte jusqu’à quel point nous ne sommes que des machines, quand nous nous éprenons et quand nous forniquons, en croyant être libres, alors que nous portons les chaînes de l’espèce et que nous allons au lit vêtus de préjugés et avec la société sur le dos. Sur ce point nous sommes dans le vrai lorsque nous doutons, car nos lois ne reposent pas sur des commandements absolus et comme malgré tout il nous faut vivre, nous ne pouvons nous maintenir dans le vrai et nous devons croire aveuglément ce que l’on nous ordonne à ce propos. Quoi qu’il en soit la solitude des amants est une illusion, l’innocence de l’amour une autre : nous ne sommes jamais seuls et nous ne pouvons être innocents, puisque nous sommes le reflet d’une société qui ne nous lâche pas même au lit, et que nous pesons tout et jusqu’à notre spontanéité.

Page 42 (« Aquí estoy enjaretando… ») :
    J’endure ici des vexations parmi les taupes, parfaitement inconnu, tout méritant que je sois. Ma grande consolation est que ce pays n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut jadis, et que par suite son estime vaut peu de chose et ne prouve rien. Indifférent et courtois envers mon entourage, j’attends avec sérénité la mort, mon œuvre vivra et cela suffit, mon œuvre contient mon présent et me rend mon futur avant mon lendemain. D’ici là ceux qui rapetissent à vue d’œil auront tant et plus diminué… ce que deviennent les nations, après nous avoir ébloui pendant des siècles ! Voilà l’Espagne et la France ne le lui cède en rien, j’ai peine à croire ce que je vois, tant elles se sont transformées. Je leur pardonne de fort bonne grâce, comment m’auraient-ils découverts, ces aveugles qui n’ont su défendre ni leurs intérêts, ni leur honneur ?

Page 76 (« Los hombres todos… ») :
    Les hommes voudraient tous être des dieux et ne pouvant y réussir, ils parviennent souvent à se muer en singes, et une fois sur deux pour de sages raisons et bien élaborées.

Pages 95-96 (« No hay asunto… ») :
    Il n’est sujet qui entraîne la dialectique avec plus de vigueur, car la mère est à la fois source de notre vie et gouffre de notre mort, si nous restons attachés à son image et fidèles outre mesure. La femme qu’il y a dans la mère nous libère de la mère et, pour ne pas être libres, bien des fils refusent de la voir et même, s’ils la voient, nient sa présence. Les femmes nous sauvent des mères et les mères devront nous sauver des femmes : la mère, dit-on, est la mort, et la femme, la vie… Et si c’était le contraire ? Il se peut même que les rôles changent selon les cas. Quoi qu’il en soit le fils chaste est l’Epoux de la Mère Eternelle, qui est l’archétype de notre mère, le Fils Eternel est le bourreau de lui-même et souvent celui des autres : ceux qui sont et sont seulement les fils de leur mère, ne seront jamais les frères d’autres hommes. Ainsi les mères et les fils s’unissent contre les femmes et les hommes, ce ne sont pas moins que deux armées et la foi romaine s’appuie toujours sur le premier parti.

Page 102 (« Lo que pasa… ») :
    Ce qui se passe en Amérique latine ne me surprend aucunement. Ces contrées sont et restent espagnoles sans rémission, c’est-à-dire invertébrées, et elles ne sortent pas de l’alternative anarchie ou réaction. Je me rappelle les paroles de Sarmiento, parlant des Argentins : « Nous les Espagnols » et se désignant lui-même comme un « Espagnol d’ici ». Et depuis que Sarmiento est mort les choses n’ont pas changé, des immigrants sont venus d’autres points de l’Europe, ils arrivèrent et ne parvinrent à deshispaniser les lieux, ils durent s’hispaniser ou sinon eux, leurs enfants ou leurs petits-enfants, ils perdirent jusqu’au nom de leurs vertus et devinrent semblables aux premiers arrivants, anarchisants ou réactionnaires. Cette empreinte ne s’effacera jamais, le Nouveau Monde est hypothéqué et comme l’Hispanité n’est pas moins qu’un malheur aujourd’hui, l’Amérique latine ne sortira pas de son enlisement, il faudrait que l’Espagne changeât et cessât d’être ce qu’elle est, en tournant le dos à l’Eglise pour commencer et en communiquant l’esprit de sa rébellion à ses rejetons d’outre-mer. Nulle autre solution ne se conçoit. En attendant il n’y aura pas d’ordre mais seulement une terreur légale exercée par la police, l’armée, l’église et parfois le syndicat, en somme des embauchoirs orthopédiques, comme l’écrivait Ortega y Gasset, l’anarchie alternant avec la réaction sous des étiquettes bâtardes qui tromperont les intellectuels d’ici. Je ris quand j’entends les raisonnements que l’on débite à Paris sur les masses révolutionnaires de l’Amérique latine. Quelles masses ? Des meutes de rebelles. Et quels communistes ? Des ramassis d’anarchisants. C’est comme si l’on parlait de crédit au lieu de l’usure qui là-bas règne et prospère, ou de constitutions quand elles ne sont jamais parvenues à se matérialiser mais restent cantonnées dans les textes constitutionnels que l’on étudie, certes, dans les facultés de droit. L’Uruguay a fait ce qu’il a pu pour cesser d’être péninsulaire, il a légalisé avant la Guerre le mariage civil, le divorce, l’éducation mixte, la liberté de pensée et celle de la presse, et semble-t-il cela ne lui a pas réussi : ceux d’en haut n’ont pas suivi les réformes, ceux d’en bas ne les ont pas comprises, la classe moyenne qui les soutenait est épuisée et menacée par la crise et par la subversion.

Page 126 (« Confieso que no soy… ») :
    J’avoue que je ne suis pas Raciste, car je méprise la plupart des hommes, qui sont à mes yeux des idiots finis. Ce qui compte pour moi c’est la crème d’un peuple, les humbles ne m’intéressent pas, ils sont les mains et les pieds des nations, y compris des plus élevées. Un peuple vaut ce que valent les meilleurs de ses hommes et quand les meilleurs manquent, il est de mauvais genre. D’où viennent les meilleurs ? D’une minorité de familles eugéniques. Et les familles, comment apparaissent-elles ? Nous ne le savons pas encore. Problème de sélection, problème d’éducation, problème de tradition et – peut-être – de volonté, problème de grâce, mot qui enferme ce fameux je ne sais quoi, toujours le même et toujours autre, selon le degré qu’atteignent nos lumières, le hasard jouant un rôle qu’il nous coûte d’admettre et que nous faisons mieux de nier, si trompeuse soit l’illusion de notre libre-arbitre dans bien des cas. C’est que la sagesse même ne nous est d’aucun secours, quand elle sert à nous ôter la volonté.

Pages 132-133 (« En cuanto al amor… ») :
    Quant à l’amour, il m’est resté extérieur et comme j’ai la tête froide, je ne me suis entiché de personne. Je m’épris à demi, quand j’avais onze ans, d’un Argentin un peu plus petit que moi et assez efféminé, qui m’accompagnait au collège et n’était certes plus innocent, je cherchais ses regards et j’ai même porté, si je me souviens bien, son cartable, chose assurément singulière de la part d’un égoïste dans mon genre. Puis, à l’âge de douze ans, je me liai de quelque amitié avec certain petit Roumain, un enfant gâté qui portait des dentelles, ce qui faisait rire alentour, mais son antisémitisme me refroidit et quand il m’eut déclaré que mon nez ne lui plaisait pas, je m’éloignai de lui et cessai de le saluer. Quand j’eus treize ans, un garçon très catholique, qui était toujours avec les curés, un Français, me sauta au cou à brûle-pourpoint, me couvrant de baisers et de pleurs, ce qui m’étonna fort, car je ne comprenais pas encore les finesses. Lui-même peu avant m’avait avoué qu’il aimait contempler le trou de son cul dans un miroir, en mettant sa petite tête entre ses cuisses. Mes amitiés dès lors devinrent de plus en plus tièdes et cela fait quelque trente ans que je ne vois personne de près, les femmes je n’y pense même pas. Il est certain que ma mère, sous couvert de sauver mon innocence, fit naître en moi l’effroi, et que veillant sur mes mains et souvent en pleine nuit, elle m’ôta bien des envies. La pauvre femme me farcissait la tête d’avertissements tragiques et de sornettes extravagantes quant au danger de se toucher ou d’approcher les filles. Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent. On dit à ce propos que les fils aboutissent au néant, quand ils ne tournent pas le dos à leur mère, et l’on pourrait ajouter que là où commandent les morts, les vivants n’osent rêver qu’ils vivent, et meurent d’envie de ce rêve. Mon opinion sur la question est que les fils se croient innocents s’ils ne sont pas hommes et se vengent bientôt des hommes, une fois devenus prêtres ou moralistes. C’est mon cas sans l’ombre d’un doute, je suis moraliste et je me sens prêtre, j’aimerais me faire inquisiteur pour apaiser mes rages et atténuer mes tourments.

Pages 145-146 (« Por una vez…) :
    Pour une fois j’ai fait des concessions au goût et à la sensibilité des gens, je me suis fait personnel, je me suis dénudé et j’en suis même venu parfois à me plaindre, choses fort étrangères à mon caractère, et cependant je n’arrive pas à avoir honte de toutes ces marques de faiblesse, mais en relisant ce qui est écrit, je l’approuve presque. Savoir oublier est la grâce à laquelle nous aspirons tous, mais qui n’est accordée qu’aux élus, nous oublions aussi en écrivant et en donnant forme à nos ennuis, nous trompant à force de les tromper, pondérant pour ensuite les changer en délices. L’art résout toute chose, le salut est une de ses œuvres.

(Ces traductions ont déjà paru dans Etudes n° 3, revue politique et agricole, La Croix-Comtesse, février 2005, puis dans la Lettre documentaire n° 370, du 13 novembre 2006.)