CARACO LE MAUDIT
Par Louis Nucéra

            «Si Monsieur Père ne s’éveillait un beau matin, je le suivrais de bonne grâce.» Un matin de septembre 1971, Monsieur Père ne s’éveilla pas. Le lendemain, dans la nuit, Albert Caraco se suicidait. Il avait 52 ans. Plus rien n’attachait à ce monde ce cynique averti qui décida de noiricir des pages plutôt que de se donner du bon temps. Il est vrai que de son propre aveu, son peu de santé le contraignait à se ramasser autour d’un fauteuil et d’une table : «Ma prétendue sagesse est un aveu de mes limites, mes mœurs sont une économie et non pas un renoncement de choix formé…»
            Non. Plus rien ne l’attachait à ce monde. Sa mère était morte, il s’était désabusé de tout succès «laissant gloire et plaisir aux mignons de l’événement» et il avait renoncé après des agonies sans nombre à lutter contre l’empire des idées fausses qui s’éternise au préjudice de l’avenir. «L’homme en état de comprendre ferait bien de se taire», disait-il. Par bonheur il ne s’y résigna pas, lançant des phrases terribles : «Le moyen d’établir la différence entre ce qui ne fut jamais et ce qui cessa d’être», «Notre science ne nous rend plus libres, nous n’avons pas l’esprit de nos moyens, nous n’avons pas l’intelligence de nos œuvres» ou encore : «Leur amour de la vie me rappelle l’érection de l’homme que l’on pend.» Nul, plus que lui, n’a touché le fond du désespoir.
            Prédisant à la France «un Sedan intellectuel, un Rossbach artistique, un Azincourt philosophique», il poursuivit dans l’ombre, loin des claques et des conjurations, une œuvre prophétique, érudite et naïve, s’interrogeant sur les gestes les plus naturels et les révélant dans leurs plus étranges aspects, «mariant le ciel avec l’enfer et notre transcendance avec notre animalité», rompant des lances avec l’absurde, cet absurde qui a «la haute main sur la plupart de nos litiges».
            Comptable de nos décompositions et de nos débâcles, il savait combien l’espèce est à plaindre et non à blâmer, il savait «qu’elle subit ce qu’elle n’entend pas et que l’on joue cruellement avec son impuissance, que son histoire est une chaîne de misères et de honte, un fleuve de boue et de sang charriant ces paillettes d’or que sont les idées et les formes».
            Ses connaissances étaient immenses ; sa langue de celles qui ne laissent pas d’émerveiller : elle appartient à la grande tradition du XVIIIe siècle. Quand, par dégoût de l’indifférence française, il décidait de s’exprimer en anglais ou en espagnol, les familiers de ces pays affirment qu’il est plus proche de Samuel Johnson et du Siècle d’Or que de l’expression contemporaine.
            Le sort de la civilisation le hantait. Il a des phrases d’apocalypse pour crier ses terreurs, sa haine des renoncements : «On ne se soustrait jamais longtemps à son train, sauf à mourir au monde, lequel est l’art de prévenir une défaite en courant s’y précipiter, avant que la bataille ait lieu.» Mais on n’arrêterait pas de citer ce philosophe féru de pensée germanique, ce mémorialiste, cet essayiste, qui, dans son superbe et poignant isolement, puisait une inflexibilité peu fréquente en nos temps de compromis.
            C’est l’honneur d’une maison d’édition (L’Age d’Homme) que de publier les œuvres complètes de ce maudit (Le tombeau de l’histoire, Ma confession, Post mortem…). Son foisonnement, ses contradictions fulgurantes, ses mises en garde, ses malédictions, ses insolentes certitudes, son humour, la beauté de chacune de ses pages, la primauté qu’il donne aux choses de l’esprit sans tuer pour cela l’émotion en lui, son orgueilleuse et pitoyable folie exercent une fascination sur ceux qui se sont pris à l’aimer.
            Quand rendra-t-on justice à Caraco ? Les happy few deviendront-ils many few selon le mot de Morand parlant de Stendhal ? «Ils ne m’estimeront jamais, car ils devraient se mépriser eux-mêmes», hurlait Caraco. Mais il avait des sanglots dans la voix.
L.N.

(Article paru dans Subjectif n° 6, Paris, mai 1979, page 60. Reproduit avec l’aimable autorisation de Madame Nucéra).